II - Deuxième jour en mer
Le soleil se leva, un rien trop tôt pour nos pécheurs fatigués. Ce n’était pas bien grave vu qu’on était ici pour le côté excursion. L’idée n’était pas de faire la pêche du siècle.
Tout le monde décolla. Tout le monde sauf Cenn. Lui resta roulé dans sa couverture, bien résolu à préserver sa bulle toute chaude.
L’air était encore un peu frais lorsque l’on décida de déplier le foc. Le Macareux n’en avait jamais eu de vrai avant. C’était le test ultime.
Son efficacité se révéla au-delà des attentes, et oui, on allait plus vite que sur l’ancienne version du Macareux. Au moins, on n’avait pas bossé pour rien !
Vers onze heures, Cenn, agacé par le tintamarre ambiant, finit par se lever, avec l’humeur renfrognée de celui qui aurait bien aimé qu’on l’oublie. Il était pourtant largement temps qu’il décolle, vu qu’on allait avoir besoin de lui : le Macareux fonçait depuis un petit moment vers une nuée de mouettes au loin. Cela indiquait la présence de poissons.
On cherchait les thons, et il semblait bien qu’on se dirigeait vers un sacré banc. Les lignes furent mises à l’eau dès qu’on fut certain d’être au bon endroit, et les captures s’enchainèrent presque qu’aussitôt.
L’effervescence régnait sur le pont. Tout le monde s’affairait à remplir les cales au plus vite. Les trois générations, parfaitement rodées, travaillaient à plein. Meylinn retrouvait sa place d’autrefois avec plaisir, même si elle avait un peu oublié le côté éreintant de la chose. Elle fut pourtant prise d’un réel bonheur à travers ces gestes engrammés en elle. Son mari la regardait, amusé de revoir la jeune femme d’hier. Il matait ses seins et ses fesses en train de danser au rythme de l’activité. Elle souriait avec satisfaction et avait cette douce impression de revenir quinze ans en arrière, exagérant sciemment le balancement de sa poitrine pour émoustiller encore plus son homme.
Loin de ces jeux d’adultes, Cenn et Kern, remontaient, débloquaient et réparaient à la volée les lignes au fur et à mesure. Le vieux restait à la manœuvre et courrait pour arrondir les angles ici et là. Mihn les regardait s’affairer et expliquait en détail toutes les opérations à sa poupée. Elle aurait bien voulu aider, mais ces gros poissons avec des yeux bizarres ne lui inspiraient vraiment pas confiance. Ils pouvaient donner de mauvais coups de queue, et ça, ça faisait très mal ! C’était tout sauf rigolo. Et puis ils n’étaient pas beaux.
On s’arrêta en fin de journée, alors que le soleil commençait à bien baisser. La cale n’était pas pleine, mais on en avait assez fait. Il fallait tout rincer et nettoyer avant la nuit, sinon l’odeur finirait par devenir infecte.
Le vieux fit faire demi-tour au Macareux et le dirigea vers le port : les objectifs avaient été atteints, inutile de trainer plus que de raison. On rentrait !
Le diner fut plus que bien venu, tous mouraient de faim. Ils étaient bien contents de ce nouveau bateau.
L’air du soir était agréable, pas trop chaud, pas trop froid, un de ces moments où l’on se demandait si ce n’était pas un peu ça le bonheur.
Le vent de travers était indécis, il soufflait par petites rafales irrégulières. Il obligeait le vieux à avoir l’œil sur le cap. Celui-ci se demandait s’ils n’avaient pas navigué un brin trop loin. Quelque chose le contrariait, mais il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. Ce n’était pas la première fois qu’on s’écartait du projet de départ. En soi, ce n’était pas grave. On arriverait juste plus tard, c’est tout.
Mais ça l’agaçait toujours de voir le programme déraper. C’était son côté « maniaque ». Il éprouvait une certaine satisfaction personnelle quand tout tournait rond. C’était pour la beauté impalpable de la chose, ça avait l’odeur du travail bien accompli, et ça lui plaisait bien !
— Putain, je vieillis ! grommela-t-il dans sa barbe. Je suis de moins en moins tolérant. Ces conneries me fatiguent !
La nuit et le vent tombèrent ensemble, et une brume, sortie de nulle part, noya les étoiles et la mer dans un flou impénétrable. Au bout d’une heure, on n’y voyait plus rien du tout.
Cenn traina, il n’arrivait pas à dormir. Il faisait nuit depuis un moment. Il s’attardait seul le pont. Il songeait à ses ancêtres. Il méditait sur toute cette technologie perdue que l’on essayait de reconstruire avec tant de difficultés. Aujourd’hui, avoir un modeste bout de métal était ardu, couteux. Les matières premières, en général, étaient rares, compliquées à trouver. Les mines étaient inaccessibles, oubliées, épuisées. Quant aux poussières des métaux, ces résidus du Grand-Chaos, potentiellement réutilisables, elles avaient été emportées par les vents et les pluies et les récupérer était un travail de spécialistes. Pas infaisable, mais délicat.
Il soupira, imaginant son avenir : aller à la pêche, avoir son propre rafiot, fonder une famille, explorer le monde quand il serait plus vieux. Ses ambitions n’étaient pas démesurées, modestes même. C’était donc tout à fait jouable !
Il s’assit sur un des escaliers du pont, un coude appuyé sur le bastingage, et rêvassa les yeux dans la brume épaisse. Le vent était tombé totalement, et le silence pesait, les voiles pendaient mollement. Le bateau ne bougeait plus. Tout sonnait mat. Cenn se sentait lourd, rattrapé enfin par une fatigue bien naturelle. Il s’endormit là.
Il se redressa d’un coup, son coude venait de déraper et sa tête avait cogné le bois. Le corps engourdi, l’esprit au ralenti, il se décida à rejoindre les autres, et de retrouver un peu de chaleur. Il tituba jusqu’à la cabine.
Là, il crut entendre une voix, une voix qui ne venait pas du Macareux, une voix qui venait de l’océan. C’était assez diffus, mais c’était réel. Il se figea sur place, et tendit l’oreille. Une deuxième voix ! Plus nette. Il se dirigea sur bâbord, essayant de percer la brume. Mais il ne voyait rien, n’entendait rien. Seulement le silence d’une mer d’huile, écrasée par un lourd brouillard nocturne. Il attendit. Toujours rien. Il se demandait s’il n’avait pas rêvé. Mais ce n’était pas son style, ça : les hallucinations, il n’en avait jamais eu !
Finalement, il se redirigea vers la cabine. Un rôt bruyant, suivi d’un gros éclat de rire, lui glaça le sang. Ce coup-là, c’était sûr : il y avait bien quelqu’un pas loin. Un autre bateau, forcément !
Il alla pour interpeller l’inconnu pour signaler la présence du Macareux, mais se ravisa au dernier moment, car c’était là une décision de capitaine, pas de matelot.
Il se rua dans la chambre de ses parents, et secoua son père.
— Papa, viens ! Y a un truc bizarre dehors, il faut que tu réveilles !
— Hein ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Sur le pont, j’ai entendu des gens parler ! Il y a un autre bateau pas loin de nous !
— Hein ? Mais ce n’est pas possible ça ! On est en pleine mer, il n’y a jamais personne ! Surtout ici !
Seyan attrapa quand même son pantalon et l’enfila. Il prit son pull et sortit rejoindre Cenn qui était déjà retourné dehors. Meylinn les regarda faire sans rien dire, les sourcils froncés.
Lorsque Seyan parcourut le pont, il prit conscience de l’épaisseur surprenante de la brume.
— Quelle purée de pois ! Bon, c’était où ?
— Ça venait de là ! chuchota Cenn en tendant le bras.
Ils attendirent. Ils attendirent encore.
— Je n’ai pas rêvé, j’te jure ! argua Cenn.
— Je sais, j’entends.
— Tu entends ?
— Oui : le bruit de l’eau ! Il y a un clapotis qui n’est pas celui du Macareux. C’est… autre chose. Et ça n’est pas juste… la mer. Il y a quelque chose pas loin.
Une voix creva nettement la nuit. Quelqu’un de saoul chantait et braillait. Seyan agrippa Cenn et se colla à son oreille.
— Réveille Moryahn et Kern. Fais-les venir. Mais sans bruit !
La garçon partit comme une flèche, le cœur battant la chamade. Il trouva le vieux qui ronflait doucement, il le secoua avec une once de culpabilité. Les yeux de celui-ci s’ouvrirent et il regarda Cenn :
— Gnn ?!?
— Sur le pont, y a du bruit ! Y a papa qui veut que tu le rejoignes. Il y a un autre bateau pas loin. On ne le voit pas parce qu’il y a plein de brume. Je vais chercher Kern.
— Je suis déjà là ! intervint l’intéressé derrière eux, bâillant à moitié. Vous m’avez réveillé avec vos va-et-vient. Mais vous ne dormez donc jamais ?
Après un bref topo de Cenn, le trio finit par rejoindre Seyan. Celui-ci leur dit :
— Il va falloir utiliser la corne de brume, faut les prévenir qu’on est là. Sinon on va se rentrer dedans. Ce serait quand même con au milieu de l’océan ! Surtout sans vent ! Mais putain, comment avancent-ils eux ? Ils dérivent ? Ça se rapproche…
Le type saoul chantait de plus en plus. C’était le chant faux du gugusse complètement bourré qui se croit seul au monde. Le vieux écoutait, attentif. Les paroles n’étaient vraiment pas claires. Ah, pour brailler, ça braillait ! Ils étaient ronds comme des queues de pelle ! Seyan prit la corne et alla souffler dedans. Le vieux le stoppa dans son élan créatif :
— Attends !
— Pourquoi ?
— Ce clapotis, ce n’est pas celui d’un bateau de pêche. Je connais ce son, je me souviens…
Il serra le bras de son fils :
— Je l’ai déjà entendu là, il est très caractéristique. C’était dans un des ports du sud, il y a des années. Ce ne sont pas des pécheurs, ce sont des pirates ! Un gros bâtiment. Il faut se barrer discrètement !
La nouvelle glaça l’air.
— Mais y a jamais eu de pirate ici ! s’étonna Seyan.
— Il faut croire que les temps ont changé ! rétorqua le vieux. Ils sont peut-être juste perdus. Est-ce que je sais, moi ? Mais c’est du pareil au même pour nous : on doit décaniller illico, on n’a rien à gagner à la jouer réglo avec ceux-là. Ce sont des gros fêlés du carafon.
Kern intervint :
— Je peux m’occuper des voiles et capter le peu de vent qu’il y a.
Moryahn hocha la tête négativement
— Ça va faire du boucan, on est trop près.
— Mais on ne va pas rester les bras ballants ?
— Oui, je sais… Bon, OK : prépare alors ce que tu peux comme tu peux, mais au ralenti. Prends le temps, et renonce sans regret si tu juges que ça va être trop bruyant ! Tu as bien compris ? Fais seulement ce que tu peux, pas plus ! Notre priorité immédiate, c’est la discrétion !
Il se retourna vers son fils :
— Il faut utiliser nos rames.
— Merde, on ne les a même pas encore dépaquetées !
— On n’a pas franchement le choix, là.
Meylinn venait juste de les rejoindre. Moryahn l’enrôla au passage et l’entraina, elle et Cenn, pour déballer et placer les rames.
Les rames, c’est un peu lourd certes, mais c’est surtout encombrant. Les installer sans bruit était une gageure. Ils ne furent pas trop de quatre pour le faire. Deux grandes rames, pour quatre rameurs ! C’était limite ridicule quand on considérait la taille du bateau. En fait, c’était carrément absurde. Qui avait bien pu avoir cette idée ?
Le vieux décida de rester à la barre pour diriger la manœuvre et synchroniser son petit monde. Seyan se mit avec Cenn. Meylinn avec Kern. Ils se regardèrent tous, puis plongèrent lentement les rames dans l’eau, puis tirèrent doucement. C’était dur. Très dur. Le bateau était chargé et ça n’allait pas être une partie de plaisir.
Une fois, deux fois, trois fois…
— Il faut insister ! dit Moryahn qui finalement vint leur filer un coup de main.
Ils se débattirent ainsi plusieurs minutes. Putain, ça n’avait pas l’air d’avancer ! Moryahn regarda avec plus d’attention. Si, ils bougeaient. Mais ce n’était pas génial. Ils persévérèrent une grosse demi-heure. C’était exténuant et ingrat.
Ils firent le point :
— Alors, ça donne quoi ? demanda Seyan.
— On s’est un poil écarté. Mais on est loin du compte. Ça ne va pas suffire.
— On y retourne !
Meylinn était entre-temps partie vérifier que Mihn dormait : ouf, c’était bon de ce côté-là ! Elle réfléchit à la situation sur le trajet et revint vers les autres en leur disant :
— On doit balancer le poisson par-dessus bord !
Ils la regardèrent.
— Tu veux… remettre à l’eau notre pêche ? s’alarma Cenn.
Elle lui expliqua :
— Ça nous fera une belle jambe d’avoir plein de thons si on est attrapés par des pirates ! Ils nous auront, nous, plus notre cargaison. Super ! Là, il nous faut rentrer à Käan et prévenir tout le monde. Les poissons, c’est vraiment secondaire !
Silence.
— Oui, trancha le vieux, on va s’alléger, elle a tout à fait raison. Ça va être trop dur sinon. Il y a une femme et trois enfants à bord, on arrête les conneries ! La sécurité passe avant le reste.
— Ça va être chaud de faire ça sans bruit, releva Kern.
Seyan dit :
— On va déverrouiller deux des écoutilles latérales de la cale, celles qui donnent juste au-dessus du niveau de l’eau. La mer est plate, on ne risque rien. Ne bousillez pas les joints d’étanchéité, par contre !
Ils descendirent tous en catimini, et ouvrirent une écoutille de chaque côté. À l’aide de crochets et de gaffes, ils plantaient la chair dure des poissons, et les remirent à l’eau en les retenant jusqu’au dernier moment. C’était du pur gâchis ! On jeta aussi tout le sel de conservation.
Le hic, c’est que certains thons s’avéraient trop gros pour passer par les trous !
— Merde, faut les découper ! ragea Seyan.
— Non, non, ça va faire trop de bruit, on verra ça plus tard ! trancha sa femme. On commence par les petits et les moyens, ça suffira peut-être… Enfin, j’espère.
Régulièrement, Meylinn remontait sur le pont, surveiller les alentours. Pendant deux heures, ils travaillèrent sans relâche jusqu’à ce qu’il ne reste que les poissons les plus épais. Ils étaient en sueur.
Les écoutilles refermées, tous se remirent en place pour ramer. La mer autour du Macareux était jonchée de thons morts. C’était morbide. Il y avait de temps en temps quelques « clongs » lorsque l’un d’entre eux heurtait la coque. On serrait les dents, en priant pour que personne n’ait entendu.
Le silence général restait oppressant.
— Y a plus un bruit ! constata Kern.
Son grand-père dit :
— Ils sont toujours ici, ils pioncent, c’est tout ! Le truc, c’est que le temps joue contre nous. Il doit être trois heures du matin : le brouillard va se disperser au lever du soleil. C’est là qu’ils nous verront ! Il faut avancer le plus possible. Après, ça se jouera à la voile.
Ils s’attelèrent donc de nouveau aux rames, et reprirent leur harassante besogne. Le Macareux bougeait mieux, ça se sentait.
Le vieux commenta :
— On distance les thons, ils sont tous derrière nous. Ça veut dire qu’on progresse. Allez, courage, on continue !
Ils ramèrent. Seyan s’inquiétait pour son père qui peinait comme les autres. Il ne souhaitait pas le voir forcer, mais l’animal n’aurait abandonné sa place pour rien au monde : le danger planait sur ses enfants, et ça lui donnait des ailes !
C’était lent, ça n’en finissait pas ! Mais il n’était pas question de flancher. Chaque mètre gagné ferait peut-être la différence.
Le temps passait et le brouillard commença à se disperser au petit matin.
Le soleil se levait quelque part à l’horizon. On ramait toujours, et l’heure de vérité approchait. La voile principale fit un petit claquement de tension.
— On va avoir du vent ! constata Meylinn. Bien !
La brume se déchirait nettement par endroits. Il se réduisait en de grandes nappes plates, tantôt au ras de l’eau, tantôt à un mètre ou deux au-dessus.
Seyan dit à Cenn et Kern :
— Déployez les voiles tous les deux, tout doit être nickel. Après, Cenn, tu resteras en haut du mat pour surveiller les alentours. Et toi, Kern, tu nous rejoindras pour ramer.
Les deux frères passèrent du temps à vérifier que tout était bien en place. Il y eut des « bong » et des « clang ». Ils connaissaient la manœuvre pour l’avoir faite des centaines de fois. À présent, le tissu ondulait mollement sous les premiers soubresauts du vent, dans un bruit mat.
Le vent soufflait de façon légère, mais régulière, sans à-coups. On pouvait arrêter de ramer.
Du haut du mat, Cenn scrutait les alentours. Soudain, un autre mat se détacha sur le ciel, en arrière-bâbord. Il dépassait nettement, à quelques centaines de mètres en arrière du Macareux. Il descendit de son perchoir aussi vite qu’il le put, et se rua pour dire aux autres ce qu’il avait vu.
Le vieux rectifia le cap de 15 degrés pour optimiser la prise au vent. La vitesse augmenta imperceptiblement.
Une bonne vingtaine de minutes s’écoula sans réaction du bateau pirate. Le brouillard se dispersa totalement. Ils avaient affaire à un navire bien plus gros que le leur, arborant un pavillon représentant une bestiole noire, un corbeau ou un sanglier, sur fond de rouge sombre.
— Ce sont bien des pillards ! commenta Moryahn entre ses dents.
— Bon point : leurs voiles sont affalées ! déclara Seyan. C’est toujours ça de gagné !
De l’arrière du Macareux, ils regardaient le bateau pirate qui perdait du terrain sur eux. Ils commençaient à se dire qu’ils allaient finalement s’esquiver ni vu ni connu.
Avec sa longue-vue, Cenn surveillait le pont ennemi. Ça bougeait !
— Chiotte ! Ils nous ont repérés !
— Montre ! lança son père.
Des marins les montraient du doigt pendant que d’autres grimpaient au mât pour déployer les voiles. C’était quitte ou double à présent ! Il passa la longue vue au vieux et courut déplier le foc.
Quand il revint, il dit aux autres :
— Plus la peine d’être discret : Il faut maintenant nous débarrasser des gros thons qui restent, ça nous allègera et on ira encore plus vite. Meylinn, Cenn, venez avec moi !
Ils filèrent tous les quatre à la cale.
Ils se mirent à découper les derniers poissons, frappant franchement. Ça claquait, ça giclait de partout. Cenn jetait par-dessus bord les morceaux que lui passait son père, s’entaillant plusieurs fois les mains au passage. Cela dura une bonne demi-heure. Ils étaient couverts de sang, un peu comme s’ils s’étaient écharpés les uns les autres.
Lorsqu’ils remontèrent, Cenn attrapa un plein seau d’eau de mer, et se le renversa sur la tête pour se rincer. Son père l’imita. L’eau froide mordait les chairs, mais cette odeur de poisson et de sang allait vite devenir insupportable sans ça.
Quand ils retrouvèrent le vieux, ils lui demandèrent où ça en était. Celui-ci leur indiqua à l’arrière du Macareux et leur répondit :
— Regardez, là !
Ils étaient stupéfaits : ce n’était pas un navire qui leur fonçait dessus, mais trois ! Celui du centre était celui qu’ils avaient vu en premier. Toutes voiles déployées, les trois bateaux pirates formaient à présent une barrière qui empêchait le Macareux de faire la moindre manœuvre latérale : ils étaient contraints à la ligne droite, vers le grand large.
— Au moins, on va plus vite qu’eux ! clama Moryahn.
L’écart augmentait effectivement, petit à petit. Puis Cenn entendit son père lui dire d’aller se reposer, il n’y avait plus rien à faire pour l’instant. Lui resterait là avec le vieux et Kern pour surveiller le cap et la voilure. Cenn hocha la tête et obtempéra. Il se dirigea vers sa couchette, se déshabilla et s’allongea, le crâne lourd, comme s’il avait un poids énorme attaché dessus.