IV - Turbulences
Le soleil déclinait, et Cenn surveillait l’océan. C’était de plus en plus difficile, car les reflets étaient aveuglants. Il dut redescendre un instant pour chercher ses lunettes à verres teintés. Kern l’imita.
La mer devenait plus grosse, et le vent forcissait. Le Macareux commençait à faire le yoyo. Si le vieux avait un moment craint pour le vent, il pouvait se tranquilliser : on n’allait visiblement pas manquer d’air ce soir ! On filait même à pleine vitesse, cap nord-ouest. Au loin, à l’ouest, une barre de nuage noir était apparue et s’épaississait au fil des heures. Ça signifiait la présence de trombes d’eau. Peut-être une tempête en devenir.
Mihn s’amusait de la mer grossissante, et sa mère semblait rassurée de l’approche du mauvais temps. C’était un impondérable qui allait brouiller le jeu. C’était la première fois de sa vie qu’elle était contente de voir un orage ! Il fallait juste que les voiles tiennent.
Puis Cenn vit : légèrement sur bâbord, la mer n’avait plus de vague. La surface gardait sa couleur, mais elle était bien plus lisse. C’était assez étrange à bien y regarder, car c’est justement à l’aplomb de cette zone que se trouvaient les nuages noirs. Le soleil avait disparu derrière eux depuis un moment, et le Macareux naviguait dans la pénombre. La démarcation entre les deux eaux était nette. Pas par la couleur, mais par la texture. Cenn alarma son père en criant. Celui-ci courut au bastingage avec sa longue-vue et observa. Il hurla à son tour quelque chose au vieux qui fit virer brutalement le Macareux vers tribord, plein nord. Il regarda derrière eux : les bateaux des pirates étaient de plus en plus masqués par les hautes vagues.
Il se parla à lui-même :
— Ceux-là vont mettre du temps à comprendre qu’on a changé de cap ! On va peut-être même pouvoir éviter les forts courants. Le vent seul va probablement nous suffire pour filer.
Seyan le rejoignit et le paraphrasa sans le savoir :
— On va longer la limite. Le vent va nous permettre de bien marquer la distance.
Le vieux acquiesça :
— Oui, c’est ce que je me disais. Fais redescendre Cenn, ça devient dangereux, il va finir par tomber ou finir foudroyé !
— Je viens de le lui demander ! On doit tout arrimer maintenant, ça va secouer. Quand tu seras certain que les pirates sont assez loin, change vite de cap. Plein-est cette fois.
Le vieux hocha la tête, parfaitement au courant de ce qu’il devait faire.
Les pirates n’étaient plus du tout visibles et tout était arrimé. Mihn et sa mère étaient à l’abri, à l’intérieur. Il faisait très sombre. Kern, Cenn et Seyan étaient sur le côté bâbord, observant les forts courants, à deux cents mètres d’eux. Le Macareux était chahuté, mais tenait bon. Le cap était nord-est et visait à s’écarter du maelstrom.
Tout d’un coup, à quatre cents mètres d’eux, en plein dans la zone dangereuse, ils virent passer un navire à toute vitesse. Il était à demi couché sur le flanc dans une position absolument anormale. Il allait bien plus vite qu’eux et était sérieusement balloté. Tout énorme qu’il était, il paraissait hors de contrôle. C’était l’un des bateaux pirates. Il s’était trop engagé et un violent courant de surface l’emportait. On aurait dit qu’il prenait de la vitesse. Il semblait même à deux doigts de se disloquer.
Sur le pont du Macareux, tous furent pétrifiés. Ce qu’ils voyaient était ahurissant, hors du commun. Aucun d’entre eux n’aurait cru qu’un courant marin puisse avoir une telle puissance, c’était tout bonnement impossible.
Sur le malheureux navire pirate, tout était arraché comme si une main géante balayait tout, en faisant de multiples aller-retour. Toute la coque vibrait, et on entendait nettement de violents bruits de craquements de bois. Sollicitée au-delà de sa résistance, toute la structure semblait sur le point de rompre. Il se passa moins d’une minute avant qu’ils ne le perdent de vue. Le bateau fou disparut absorbé par la noirceur d’une mer en furie. Avait-il coulé, s’était-il brisé ? Pour rien au monde on n’aurait voulu être dessus !
— Mon Dieu, quelle vitesse ! pensa Cenn.
L’ambiance à bord du Macareux était descendue de deux crans. Ça ne donnait plus du tout envie de rigoler. On avait peine à croire à ce à quoi on venait d’assister. Et pourtant ! C’était effarant. La réputation des zones de forts courants n’était pas usurpée. On était même en dessous de la vérité, bien en dessous.
Le vent soufflait maintenant du sud. Moryahn changea le cap plein-est pour quitter au plus vite cette horreur océanique.
Seyan envoya Cenn se mettre à l’abri dans la cabine et alla replier le foc avant qu’il ne se déchire. Les voiles étaient trop tendues, et le risque de rupture était réel. Kern se déplaça le long du bastingage pour vérifier qu’on s’éloignait bien des turbulences. Le vieux, à l’arrière, restait sur le qui-vive, estimant malgré tout qu’il manœuvrait plutôt bien.
— Vivement qu’on dégage de là ! grommela-t-il dans sa barbe. Quelle histoire, bon sang, quelle histoire !
Et la chaise sur le perron de la maison dont on lui avait parlé la veille, lui paraissait maintenant tout à fait désirable.
Il faisait nuit noire. Cenn serrait Mihn dans ses bras. La petite fille avait les yeux ouverts, mais ne disait rien. Elle regardait dans le vide, comme si elle réalisait que le monde des grands n’était décidément pas aussi drôle que ça, tenant bien sa poupée et son doudou contre elle.
La pluie tombait. Elle était épaisse, lourde. Elle tambourinait bruyamment le plafond de la cabine. Meylinn leur signifia qu’elle partait aux nouvelles et sortit. Elle voulait surtout savoir si le reste de sa famille allait bien. Elle trouva Kern et Seyan qui scrutaient la mer. La voile principale avait été partiellement repliée pour ne pas se déchirer, mais elle tenait bon.
— Tout va bien ! Le truc véritablement chiant est qu’on ne distingue rien du tout !
— Venez, dit-elle. On va voir Moryahn !
La petite troupe se dirigea vers l’arrière. Le vieux tenait bien le cap et fut soulagé de leur arrivée :
— Quelle mouise ! hurla-t-il. Je pilote 100 % au compas, là ! On est plein-est, mais ce temps est vraiment dégueulasse.
Soudain, le bateau tressauta. Il commençait à virer tout seul sur bâbord. Stupéfaits pendant un instant, ils se regardèrent avec inquiétude. Le sang de Moryahn se glaça, et il beugla :
— C’est un tourbillon ! On vient de rentrer dans un foutu tourbillon !!!
— Merde ! pesta Seyan.
Des vagues de plus en plus hautes inondaient le pont par le travers. La situation tournait au vinaigre.
— Il nous faut plus de voile si on veut sortir de là ! hurla le vieux.
Kern et son père se regardèrent un moment, pas du tout enchantés par la manœuvre, mais ils savaient qu’il n’y avait pas d’alternative. Et alors qu’ils allaient partir, Meylinn attrapa son mari par la manche et lui dit :
— Chéri, là !
Il se retourna et tourna la tête dans la direction pointée par sa femme. Mais il avait beau écarquiller les yeux, il n’y avait rien.
— Je vois queudal !
— Une grande forme ! Quelque chose derrière la vague ! Attends…
Et comme pour lui donner raison, ils reconnurent soudain l’effroyable masse qui déchirait maintenant les ténèbres, et qui venait sur eux par bâbord : la coque blanche du dessous d’un des deux autres navires pirates s’élevait sur la crête d’une vague démesurée, presque juste au-dessus d’eux, immense, irréelle. Cette coque, sortie de nulle part, il la voyait par en dessous suspendue dans les airs. Elle se dressait tel le bras armé d’un géant, immobile, pétrifié, menaçant, inerte.
Et le temps se figea, il leur sembla que des minutes entières s’écoulaient. Tout était immobile, fixe, feutré, comme s’il s’agissait d’un rêve.
Mais l’illusion prit fin en un battement de cil. Comme pour rattraper son retard, le temps s’accélérera d’un coup. La coque de l’autre navire s’abattit en plein milieu du pont du Macareux avec une violence inouïe, pulvérisant tout sur son passage.
Le Macareux fut disloqué en une fraction de seconde, coupé en deux par le travers.
À l’intérieur de la cabine, Cenn reçut le choc en plein. Tout fut broyé et emporté sous l’eau. Tout tournait. Cenn encaissait des dizaines de coups partout sur le corps, des morceaux de bois et de métal lacéraient ses chairs. La brutalité, la terreur, la douleur et la surprise étaient inexprimables.
Il tenait Mihn dans ses bras et ne pensait qu’à une chose : ne surtout pas la lâcher ! L’air semblait vouloir exploser dans ses poumons. Il le laissa sortir petit à petit en prenant surtout garde de ne pas avaler d’eau. Il se bagarra pour remonter à la surface.
Lui et Mihn finirent par émerger au milieu de multiples débris. La mer les soulevait, les faisait retomber sans cesse. Elle assommait leur résistance. Cenn regarda autour de lui, il n’y avait que de l’eau, des vagues, et la nuit. Noire. Il ne comprenait rien. Lui n’avait rien vu venir.
La mer devint contre toute logique plus calme. Il profita de ce répit inespéré pour s’agripper aux restes d’une couchette à demi immergée. Il y prit appui et monta dedans, Mihn toujours dans ses bras.
Il la déposa doucement et lui parla :
— Mihn ?
Elle ne réagit pas
— Mihn, réponds-moi !
Pas de réaction.
— Mihn !!!, cria-t-il
Mais la petite fille restait obstinément inerte.
— Miiiiiihnnn !!!, hurla-t-il de toutes ses forces.
Elle ne bougeait toujours pas, son doudou dans ses mains. Ses paupières étaient fermées, et sa bouche entrouverte. De l’eau en sortait. Il la retourna pour bien lui vider les poumons, la massa, mais c’était trop tard. Elle était déjà morte.
— Mon Dieu ! pensa-t-il. Au fur et à mesure des secondes qui passaient, la réalité lui broyait le cerveau. D’énormes larmes coulèrent de ses yeux et une immense vague de douleur le submergea. Il hurla d’horreur et de tristesse, de toutes ses forces, serrant le corps immobile de Mihn contre lui.
— Pas toi !!!
Il appela à l’aide. Ses parents, son frère, toute sa famille. Le bruit des vagues étouffait sa voix, et personne ne répondait à ses appels. Il était seul, seul avec sa petite sœur sans vie. L’eau était glaciale. Il embrassa Mihn des milliers de fois, comme pour la rassurer, passant la main dans ses cheveux trempés, la regardant sans cesse. Mais la jolie tête pendait mollement en arrière. C’était insupportable. Et sans un mot il la garda contre lui, toute la nuit, pleurant à travers elle tous ses morts.
Le soleil revint, la mer était calme, avec un reste de vent. Il n’y avait rien à l’horizon, juste quelques bouts de bois, çà et là. Cenn était en état de choc, à moitié soutenu par la couchette. Il réalisa qu’il était sérieusement blessé. Sa jambe droite ne lui répondait maintenant plus du tout, et lui faisait une douleur de chien. Elle était cassée. Il avait de multiples plaies sur le corps, et son œil gauche s’était éteint tout à l’heure. Il était à demi aveugle.
Il se pencha malgré la souffrance, et réussit à attraper un grand tiroir miraculeusement intact qui flottait à proximité. Il le ramena vers lui. C’était le tiroir où étaient rangés tous les cors de la famille. Ils étaient tous bien là, ficelés entre eux, coincés par le gros morceau de latte que Mihn avait cassé. Il dégagea le tout, vida l’eau et les y remit, en gardant à part le sien et celui de Mihn.
Il cala le maigre corps glacé de sa sœur, pliant ses jambes pour que ça rentre. Il souffrait atrocement en faisant tout cela, mais il se força. Le tiroir s’enfonçait, mais pas au point de couler. Il termina par le doudou et la petite poupée rouge. Il noua enfin à la main de Mihn, la ficelle de son cor tout neuf, afin qu’il ne la quitte jamais.
Il reprit le morceau de latte brisé, et le coinça de telle façon que Mihn ne puisse pas être éjectée. Il lui avait bricolé un radeau de fortune. C’était son ultime cadeau, un quelque chose qu’elle ne verrait jamais. C’était peu, mais ça lui semblait le minimum.
Il l’embrassa une dernière fois, et les larmes qui parvenaient encore à couler sur ses joues furent son au revoir.
— Adieu mon ange chéri, je t’aime !
Il poussa devant lui le petit cercueil bateau, que le courant et le vent entrainèrent petit à petit.
Son cœur se serra. Abominablement. Atrocement.
Il resta à regarder le mini bateau s’éloigner. Il se demanda d’un coup pourquoi il ne l’avait tout simplement pas gardé à côté de lui. Il venait de faire tout cela de façon machinale, mais c’était absurde. Il réfléchissait de travers. Il envisagea d’aller le rechercher, mais son état ne lui permettait plus de bouger. Il en fut désolé et s’en voulut de sa bêtise.
Il demeura hébété, vide. Il était orphelin pour le peu de temps qu’il lui restait à vivre. Il savait que c’était à son tour de mourir. Il s’allongea sur la couchette, et le corps à moitié immergé dans l’eau glacée, il regarda une dernière fois le ciel et ses nuages. Il grelottait de froid. Il sonna dans son cor, puis le serra contre lui. Il ferma les yeux, acceptant son destin, épuisé, vaincu.
Il entendait le son de tas de cors autour de lui. On l’appelait.
Tout se mit à tourner, et il perdit connaissance.