I - Le départ

Dans le petit port de Käan, Cenn venait d’avoir neuf ans. C’était un garçon aux cheveux châtains, de taille moyenne, pas plus costaud que ça, tranquille et sans histoire. Caucasien dans les traits, et de culture celte, il travaillait comme pécheur à l’image de tous ceux de sa famille. La fratrie à laquelle il appartenait, comprenait sa petite sœur Mihn – un bout de chou tout roux, qui allait allégrement sur ses six ans – et son grand frère Kern, un géant de 1 m 95, brun aux yeux gris, de seize ans, une véritable armoire à glace, aussi carré que sa mâchoire.

Autant Kern ressemblait à son père, Seyan, autant Cenn ressemblait à sa mère, Meylinn, un sacré joli brin de femme au caractère bien trempé.

Cenn admirait son frère Kern, depuis toujours, ce n’était un secret pour personne, et faisait tout comme lui. Il l’appelait « Ken » depuis qu’il était tout petit, et c’était resté. Il rêvait de lui ressembler, s’extasiant devant son sang-froid, son étonnante maturité, son efficacité au travail, ses gestes qui semblaient si sûrs et si nets, et cette douceur déroutante qui contrastait avec sa carrure. Il n’était pas parfait pour autant, un peu soupe au lait, on dira, et tête de cochon à ses heures.

Kern et Cenn se formaient chaque jour à leur futur métier de pêcheur. Leur grand-père, le vieux Moryahn, les accompagnait à la recherche des bancs de poissons, jusque parfois loin en mer. Le savoir se transmettait de père en fils ici comme partout, et on se serrait les coudes quoiqu’il se passe.

Cenn était entré dans la danse familiale trois ans auparavant. Bien sûr, il y avait l’école, et ce n’était pas possible d’y échapper. Sa maman insistait pour qu’il y aille régulièrement, arguant que ce n’était parce que l’on voulait devenir pécheur que l’on devait rester un indécrottable ignare.

Cenn ne détestait pas étudier, il était même plutôt bosseur et comprenait rapidement. Sa mère disait de lui qu’il était le plus intelligent d’entre eux et elle nourrissait de grands espoirs pour lui. Il faisait tout beaucoup plus tôt et plus vite que tout le monde.

À l’école, il y avait les copains. Et il y avait surtout les filles ! Mais la mer l’attirait de façon irrépressible : il avait ça dans le sang, il avait sans cesse envie d’y retourner, avec ce besoin maladif d’espace, de liberté, de calme, d’imprévu, d’inconnu aussi…

Sa mère tempérait cette tendance de fond, mais elle la comprenait. Avant de devenir maman, elle avait été de la partie. Elle suivait autrefois son mari et faisait sa part sans rechigner.

Mais immobilisée par les trois grossesses successives, par l’éducation des enfants, elle restait à quai, peinée de se retrouver mise de côté, réduite au rôle de gardienne de chiourmes. Elle aimait viscéralement la mer elle aussi, et, lorsqu’elle les regardait tous prendre le large, elle éprouvait une pointe de jalousie, de contrariété, doublée maintenant de la crainte sourde et lancinante de ne jamais les revoir.

Le vieux Moryahn (le père de Seyan, et donc le grand-père de Cenn) avait acquis le « Macareux » dans sa jeunesse, son unique bateau de pêche. Il était la pierre angulaire de la survie de la famille. À la mort prématurée de sa femme, Moryahn avait dû s’occuper seul de Seyan, et il l’avait emmené avec lui en mer. Pas le choix.

Aujourd’hui, tant d’années après, il voyait ses petits-enfants courir sur le pont, et ça le rendait heureux. Les bambins étaient des petits rayons de soleil qui sautaient partout, dansaient, brillaient. Ça lui rappelait ses propres rêves de gamin, cette féérie qu’il avait du mal à retrouver. Il se souvenait de son fils jeune, de tous ces jours avec sa femme, même si ça lui vrillait le cœur à chaque fois. Il essayait de préserver ces papillons de bonheur qui volaient autour de lui. Il interrompait souvent ce qu’il faisait juste pour les admirer. Il souriait alors béatement, et, pendant quelques courts instants, il était heureux.

Seyan avait remarqué son manège, et le regardait en faisant semblant de ne rien voir des embryons de larmes dans ses yeux, partageant cette douleur qui leur broyait la mémoire à lui aussi.

Moryahn avait vraiment aimé sa femme, il l’aimait même toujours malgré les années, et il n’avait jamais envisagé de se remarier. Son fils lui en était reconnaissant. Ce respect sacré adoucissait sa propre peine. Il était convaincu qu’il n’aurait pas apprécié de voir la place de sa mère prise par une étrangère.


Nous étions au beau milieu du mois de juin. Seyan avait choisi ce moment pour fêter en famille, et en pleine mer, la fin des travaux de remise en état du bateau de son père. Le Macareux accusait le poids des années et cette version allait largement corriger ses défauts d’origine.

Tout avait été revisité en tenant compte des années d’expérience. C’était une grosse évolution technique, et le Macareux nouvelle formule devait être plus rapide, plus maniable. Tous les gens du coin avaient participé à sa restauration d’une façon ou d’une autre, chacun à son propre niveau. Ils voulaient maintenant savoir ce que ça allait donner en action !

Il y avait six personnes sur le pont ce jour-là : le vieux Moryahn (le grand-père), le couple Seyan/Meylinn (les parents), et les trois enfants (Kern, Cenn et Mihn). On allait aussi fêter en mer l’anniversaire de la petite comme elle l’avait demandé. Mihn ne tenait plus en place, sautant partout à en devenir assommante, telle un ressort enfin libéré.

Seyan avait fait longuement visiter le bateau aux marins du port. Là, la cale élargie et renforcée, mieux cloisonnée. Là, les nouveaux cordages qu’on avait fait venir de loin à grands frais, une folie financière ! Là encore, les voiles redessinées, réalisées sur mesure et payées, elles aussi, à prix d’or ! Enfin, les filets, les lignes à main, les bouées, et ces milliers de détails ici et là.

Les pièces à vivre avaient été complètement repensées et réaménagées en bien plus agréable. Mais au fond, ce qui changeait surtout, c’était la structure générale, la coque, la quille et le gouvernail. On ne le disait pas comme ça, mais c’était un nouveau bateau !

On appareilla en profitant du petit vent qui se levait. Le temps s’annonçait franchement beau. On largua les amarres et, passé les dernières plaisanteries de rigueur, on quitta le port.

Moryahn et Seyan faisaient de grands signes de la main aux marins restés sur le quai, les voyant devenir de plus en plus minuscules chaque minute. Tout le monde se connaissait à Käan, et tous ces gens-là, c’était aussi et surtout de bons copains !


Sous un soleil décidément bien agréable, le Macareux filait plein sud, gardant la côte à peine visible sur bâbord. Le village de Käan était à présent un point vague et gris à l’horizon, impossible à discerner. La mer était douce et la manœuvre facile. L’après-midi se passa en jeux et goûter.

Mihn avait défait ce qui devait être son lit pour la nuit. Elle sautillait dessus comme un kangourou, son oreiller plaqué sur le visage, riant et criant, surexcitée. Elle finit par casser une latte de son sommier que l’on mit de côté pour qu’elle ne se blesse pas.

En soirée, on affala les voiles pour que les enfants puissent se baigner. Il y a toujours quelque chose de terrifiant à nager dans une eau noire comme de l’encre. Ici, le fond était si loin qu’il semblait ne pas exister. C’était un trou sans fin, froid. On volait au-dessus de ses peurs intérieures !

Paradoxalement, c’est cela qui était amusant : on se faisait des frayeurs, on parlait d’un énorme requin, qui, dérangé par le battage des nageurs, remontait des profondeurs pour croquer quelques fesses bien tendres. Kern affirma avoir vu une masse bouger de l’autre côté du bateau. Ce que Cenn confirma. Mais la mèche ne prit pas et Mihn ne les crut pas une seule seconde : elle avait passé l’âge de ces enfantillages ! Non, mais…

Une fois à bord et séchée, Mihn s’écroula sur son lit, vaincue par la fatigue, soufflant comme un bœuf. Elle s’endormit d’un coup sans même s’en rendre compte. Elle était vidée, et avait eu juste la force d’attraper Monsieur Rufus, son doudou de paille et de tissu. En deux minutes, et pour la première fois de sa vie, elle ronfla tel un cachalot échoué sur la plage.

— Ah, tout le portait de sa mère ! lâcha Seyan, attendri.

Et sans avoir le temps de dire « ouf », il passa par-dessus bord, projeté par sa femme qui se trouvait derrière lui et qu’il n’avait pas du tout calculée.

— Tu sais ce qu’il te dit le cachalot ?


La nuit était tombée lorsqu’on alla enfin réveiller Mihn. Elle se frotta les paupières, un peu ahurie d’avoir dormi autant.

Elle ouvrit de grands yeux émerveillés devant le spectacle qui s’offrait à elle. Des dizaines de lumières multicolores égayaient le bateau, il y avait des guirlandes suspendues, et le léger vent de nuit les faisait danser, leur donnant vie. De gros lampions bariolés éclairaient le pont et la mer : du vert, du bleu, du jaune, du rouge, il y en avait partout, c’était féérique, magique. Mihn courut en criant : « Non, mais je rêve, je rêve ! ». Tout paraissait irréel.

Au milieu du pont, elle isola mentalement du chaos environnant, un cercle de lampions encadrant un tas de cadeaux. Elle s’y précipita : « C’est pour moi ? C’est pour moi ? ». La question était bien entendu rhétorique, et ne demandait donc pas de réponse.

Elle se jeta sur les paquets les plus proches d’elle, sollicitant un peu d’aide quand l’emballage se révélait trop solide. Elle reçut une petite poupée rouge et blanc avec de grands yeux rieurs. Elle la tenait à bout de bras en souriant, répétant : « Une poupée, une poupée, exactement ce que je voulais ! ». Elle se mit à sauter avec, il était impossible de l’arrêter. Elle fit bien trois fois le tour du bateau avec, oubliant un temps Monsieur Rufus.

Puis, elle se souvint du tas de cadeaux qui restait. Un par un, elle les ouvrit : des habits pour elle et sa poupée, des crayons de couleur, du papier, un gros gâteau en chocolat pour tout le monde, et… un cor. C’était la tradition familiale. Moryahn avait estimé qu’elle avait largement l’âge d’avoir le sien. Depuis des générations, chaque enfant s’en voyait remettre un le jour de ses six ans. Ce cor était spécialement conçu pour lui, et il était tenu de le garder toute sa vie. À sa mort, on l’enterrerait avec. On disait qu’il servait dans l’au-delà, pour se signaler, et appeler à soi les autres membres défunts de son clan.

Un cor, ce n’était pas vraiment un cadeau pour une petite fille, mais on lui en avait tant parlé, qu’elle avait fini par admettre que ça devait être un truc vaguement important, à défaut d’être utile. Elle le prit pour leur faire plaisir, et souffla dedans, pas bien convaincue. Un son grave s’en échappa. Elle poussa un cri et de surprise et le lâcha. Elle le récupéra et réessaya. C’était finalement rigolo. Inutile, mais rigolo.

Les autres sortirent leurs propres cors, et, ensemble, soufflèrent sous les étoiles. L’unité familiale était réaffirmée. Mihn imitait les grands et soufflait de toutes ses forces dans le sien, pas peu fière de faire partie d’un quelque chose impalpable qui commençait à faire vaguement sens dans sa tête d’enfant.


Il était très tard quand elle accepta enfin d’aller dormir, tenant bien fermement son doudou, sa poupée et son cor. Elle les serra contre elle un peu plus fort avec un petit sourire satisfait lorsque sa maman la borda avec sa couverture préférée. Mais avant qu’ils n’aient tous fini de l’embrasser, elle dormait. On déposa ses autres cadeaux au pied de son lit, et on alla ranger les décorations sur le pont.

Une fois fait, tous s’assirent autour du brasero central.

Cenn était passionné par les histoires de l’ancien temps et lança son grand-père sur la question. Le vieux transmettait tout ce dont il se souvenait, comme son père et son propre grand-père l’avaient fait pour lui jadis.

— Comment était le monde avant ? commença Cenn. Raconte encore !

— Je te l’ai déjà expliqué ! Avant le Grand-Chaos, les hommes étaient très nombreux, bien plus nombreux que maintenant. Des milliers, et des milliers de milliers. Et ils pouvaient se déplacer n’importe où sur la planète, facilement, et il n’y a rien à cette époque que l’on ne savait faire. On pouvait prédire le temps, se parler à distance, voyager dans les airs, la mer et l’espace. C’était l’âge d’or des hommes. Mais le Grand-Chaos a tout effacé. Tout a été détruit en quelques jours. Il ne restait plus rien, plus rien de construit. Juste les humains, juste les animaux, juste les plantes et les montagnes. Tout ce qui était debout s’évaporait incompréhensiblement ! Même les vêtements des gens.

— Tu l’as déjà dit, ça ! s’impatienta Cenn. Tu le répètes à chaque fois. Mais tu n’expliques jamais pourquoi tout a disparu !

— Les gens racontent des tas de foutaises sur tout ça. Le truc est qu’on n’en sait juste rien ! Alors savoir ce qui s’est réellement passé et si ça peut se reproduire, franchement, je ne peux pas le dire. J’ai cru moi aussi des choses, mais j’en suis arrivé à la conclusion qu’au bout du compte, on n’aurait jamais le fin mot de toute cette histoire.

Il ajouta :

— Mon grand-père (votre arrière-arrière-grand-père, donc) me disait que c’était comme si des tas de fourmis avaient tout dévoré, à une vitesse inouïe. Personne n’avait eu le temps de comprendre et de réagir. Il y avait eu beaucoup de morts en tout cas. Il ne restait que des groupes d’humains disséminés, isolés, vulnérables. La loi de la jungle était de retour !

Il poursuivit :

— Nous sommes leurs descendants. Nos aïeux à nous ont eu la bonne fortune de choisir Käan comme point de repli. Ils ne pouvaient pas le savoir, mais c’était un excellent endroit, sûr et stable. Ailleurs, les gens se tapaient dessus.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il y a toujours un tas de trous-du-cul qui ressent le besoin d’aller casser la tête de son voisin pour le voler !

Puis :

— Pour revenir au Grand-Chaos lui-même, certains disent que ce sont des extra-terrestres qui nous ont attaqués. En fait, bien avant le Grand-Chaos, il y a un vaisseau spatial qui est tombé dans la mer. Personne n’a pu me dire où c’était exactement. J’ai rencontré des marins qui se sont perdus, et qui m’ont affirmé, la main sur le cœur, l’avoir vu au loin sans avoir osé s’en approcher. La mer à cet endroit-là était toujours en furie. Comme par hasard, pfff… Bref, à les entendre, il est par là-bas, bien au-delà de l’horizon. D’autres disent qu’il n’est pas du tout dans cette mer, mais dans une autre, beaucoup au nord. Ou bien plus sud. C’est dire le sérieux de leurs déclarations respectives ! C’est du haut délire. Peut-être même qu’il n’existe pas ce « vaisseau ». On raconte que ceux à qui il appartenait sont revenus de l’espace pour le reprendre, et pour une raison inconnue, ils auraient déclenché le Grand-Chaos. Peut-être par représailles.

— Ça reste des commérages tout ça ! relativisa Seyan. On peut dire n’importe quoi, on ne peut rien vérifier. On peut en parler mille fois, mais c’est encore et toujours du blabla. Du vent.

Sa femme était plus nuancée :

— C’est à chacun de se faire sa propre idée.

— « Farpaitement ! », dit Kern en imitant la voix de son grand-père, le faisant passer pour bien plus âgé qu’il fût.

Tout le monde sourit, sauf l’intéressé qui lui lança un chiffon trempé en pleine tête.

— Tu railles, mais tu devrais savoir que vieillir aujourd’hui est une chance. J’ai juste 60 ans, pas 95, alors on se calme ! Tss ! Dire qu’on vivait 120 à 130 ans sans problème autrefois. Selon ces critères, je suis donc encore jeune, et vous de vrais gamins !

— 120 à 130 ans, c’est bien ! sourit Cenn. Ça me plairait bien, moi !

— Ouais, ben aujourd’hui, si t’arrives à soixante-dix ans, c’est le mérou, commenta Kern.

— Le Pérou ! rectifia sa mère. Le mérou, c’est un poisson. Le Pérou, un pays disparu. Ça n’a rien à voir !

— OK, le Pérou, le Pérou…

Moryahn savait qu’il vieillissait malgré toutes ces considérations, et qu’il avait de plus en plus tendance à parler comme un antique rogaton. Il n’en voulait pas aux plus jeunes de le réduire à un statut de « vieux », mais c’était injuste. Personne n’est responsable du temps qui passe. C’est la loi de base de la vie et du monde. Cela lui rappelait que lui-même pensait ainsi autrefois, qu’il jugeait lui aussi sans savoir, comme un petit con.

— Kern, tu m’enquiquines avec mon âge, mais je ne te ferai pas le plaisir de m’énerver. Je ferai le temps que je ferai. Mais tu verras toi-même, un jour, qu’il est bien désagréable de sentir de plus en plus de gens dans ton dos, qui se demandent quelle essence de bois ils vont choisir pour ton cercueil !

— Tu exagères, reprit Seyan sur un ton conciliant. Personne ne veut que tu partes, et Kern moins que les autres. Il t’aime, mais il ne sait pas comment le montrer, il est… maladroit.

— Mouais, mouais… Et quand je ne serai vraiment bon à rien, vous ferez quoi de moi, hein ? Vous me jetterez par-dessus bord ?

— Mais non ! On te mettra à sécher sur le banc devant la maison, tu sais, à côté du fil à linge. Et tu diras bonjour au facteur. Vous compterez les nuages ensemble.

— Charmant et passionnant programme ! maugréa le vieux.

Puis ses yeux s’élargirent d’un coup :

— Hey, il ne passe qu’une fois par mois le facteur ! Cochon ! Une fois par mois !! File avant que je te tire les oreilles !


— Et les premiers hommes ? relança Cenn.

— Quoi « les premiers hommes » ? s’impatienta Moryahn. Ce n’est pas une question ça ! Y a même pas de verbe dans ta phrase !

Cenn soupira et reformula sa demande :

— Je voulais savoir comment nos ancêtres ont surmonté le Grand-Chaos !

— Ah, cela n’a pas été facile ! Le premier souci, c’était « survivre ». Manger, s’abriter, se laver, se soigner. Rien que ça, ça a pris beaucoup de temps. Le deuxième gros sujet après, ce fut préserver la connaissance, pour transmettre aux générations suivantes, pour ne pas tout perdre. Et pour cela, il fallait revenir aux fondamentaux de la civilisation finalement, et donc écrire, écrire avant que les mémoires ne s’effacent à jamais. Retranscrire était une priorité pour certains, un défi. Faut pas oublier que tous les textes, tous les livres, toutes les bibliothèques avaient disparu, il ne restait rien, pas même un crayon !

— On a forcément dû perdre plein de choses à ce moment-là, non ? nota Cenn.

— Presque tout, confirma le vieux. Ils n’étaient pas si nombreux que ça à vouloir/pouvoir faire des écrits. Je crois qu’une partie des survivants ne souhaitait plus entendre parler de « Connaissance ». Cela n’avait pas rendu l’Homme heureux. Si c’était pour qu’on se retrouve, au bout du bout, au point de départ, à quoi bon ces siècles de souffrances ? À quoi bon tous ces efforts et malheurs intermédiaires, ces pertes, ces morts, ce temps ? Autant vivre simplement. Et ça se défend ! Mais, de toute façon, la force et la violence ont rattrapé tout le monde : les plus brutaux ont vite redécouvert qu’un bon coup de poing était bien plus rapide et efficace que des palabres. Ça aussi, ça se défend.

— Quel gâchis ! se lamenta Meylinn. L’Homme avait probablement fait plein de trucs bien. Ne serait-ce que du point de vue de la santé. Toutes ces maladies qu’on aurait pu soigner, toute cette tristesse qu’on aurait pu éviter…

— Certaines choses ont été récupérées, non ? argua Seyan. On ne vit plus dans des grottes. On a tout de même un peu de médecine, des technologies de base, des outils, et puis, ce qu’on a perdu, on le reconstruira… petit à petit…

— Ce n’est pas si simple ! contra le vieux. Certaines mauvaises choses sont aussi revenues. Les esclaves, par exemple, c’est tout sauf une légende. J’ai vu, de mes yeux vus, des caravanes entières de pauvres bougres enchainés, trainés sur des centaines de kilomètres. Beaucoup crevaient en route. Là-bas, loin dans le sud. Et les femmes étaient rarement utilisées pour faire du tricot, si tu vois ce que je veux dire !

— C’est vraiment un truc de dégueulasse ! pesta Kern.

Un long silence suivit. On n’entendait plus que le grésillement du brasero.

— Et pourquoi personne ne fait-il rien contre ça ? demanda Cenn.

Son père répondit :

— Personne n’a assez d’armes pour ça. Personne n’a même la formation pour les manipuler. On essaie déjà de survivre.

Le vieux approuva en hochant la tête. Puis ce fut de nouveau le silence.

— Et les magiciens ? relança Cenn qui trouvait toujours pénibles ces blancs que les grands se sentaient obligés de faire dans les discussions.

— Ah, ça faisait longtemps ! railla son père.

— Foutaises, oui ! rétorqua le vieux en haussant les épaules. On n’a jamais vu d’enchanteurs chez nous ! Des prestidigitateurs, des charlatans, il y en a à la pelle, ça ne manque pas. Raconter des conneries, c’est toujours moins fatigant que de bosser ! Mais des vrais magiciens, avec des baguettes, des dragons et tout le toutim, nada ! Jamais vu ça.

— Peut-être qu’ils existent ! hasarda sa mère. Je vous en ai déjà parlé plusieurs fois : mes parents habitaient bien plus au nord, vous le savez, et ils évoquaient la présence de gens qui avaient des armes bizarres, des armes « fabuleuses ». Ils sont tous probablement morts à présent et personne n’a jamais eu le fin mot de ces histoires, mais ça a existé !

Cenn demanda :

— Personne n’est jamais allé jeter un œil depuis ? Voir où ils en sont ?

Tous les regards se tournèrent vers lui. On le toisait comme s’il était fou.

— Hey, ça va, je disais ça comme ça !

Puis il s’affirma :

— Eh ben moi, j’irai là-bas un jour, na !

— C’est ça, et tu n’oublieras pas de nous envoyer des cartes postales roussies ! railla Kern.

— T’es bête, répondit Cenn en haussant les épaules. La mer c’est bien, mais il n’y a pas que la mer dans la vie.

Seyan se leva et clôtura la soirée par un bâillement :

— Bon allez, tous au lit ! On ne va pas reconstruire le monde ici ce soir. Seuls sur notre bateau qui plus est. Et on a du boulot demain. Et ça, c’est la dure réalité. Sans magie, sans dragons.


Un léger vent souffla toute la nuit, emportant doucement le Macareux vers sa première zone de pêche.

CLASSIC Edition - T1

EXPLICIT Edition - T1